Ils sont cent

Ils sont cent, tous arméniens par la naissance et orphelins. Depuis l’Anatolie, la Syrie, le Liban, la Grèce, ils ont déjà traversé plusieurs frontières.

C’est un bienfaiteur inattendu, Mussolini, président du Conseil du Royaume d’Italie, qui parraine leur éducation auprès des moines. La raison ? Un fait de guerre en mer Ionienne : sur l’île de Corfou, devenue la ligne de front de la guerre gréco-albanaise, un tir d’artillerie porté depuis une frégate italienne vient de toucher la forteresse et l’orphelinat. Seize enfants arméniens en sont victimes. Le sanctuaire est devenu  piège. En réparation, le futur Duce offrira une chance meilleure aux plus jeunes d’entre eux.

Rassemblés en 1918 depuis Van, Garin, Kharpert, Mouch, Bitlis, ils ne parlent encore que des dialectes, glanés d’une montagne à l’autre. Tous ne connaissent pas leur nom ni leur âge. Entre les cours du Tigre et de l’Euphrate, les missions catholiques recherchent les enfants rescapés. Choisis parce qu’ils ont entre dix et douze ans, les Cent prendront un bateau vers la côte adriatique du royaume d’Italie où ils aborderont pour cinq ans. Les moines les recueilleront juqu’à leur majorité civile.

A San Lazzaro, ils apprendront l’arménien, l’Histoire Sainte, ils recevront un nom et se formeront aux métiers d’art qui ont fait la Sérénissime. Venise et le Lido sont à portée vue. Le clocher de l’église arménienne domine une imprimerie qui abrite les caractères des alphabets du monde entier, et une bibliothèque riche de milliers de volumes en langues rares.

Ici, Lord Byron apprit l’arménien – qui sont ces moines « à la barbe de météore » qui lui ont inspiré l’amour d’une langue aux souches persane et syriaque ? De règle bénédictine, l’ordre religieux fondé à Constantinople en 1700 par l’abbé Mékhitar de Sébaste s’établit bientôt en Grèce, alors sous domination vénitienne. Les moines quittent le Bosphore à la suite de la conquête turque pour la côte adriatique où, en 1717, la République sérénissime leur offre résidence sur l’île de San Lazzaro, face à celle de Murano. Depuis, les disciples de Mékhitar s’attachent au rayonnement du riche héritage culturel arménien.

Ils ont vécu six années côte à côte et rêvé leur avenir. Devenus une fratrie, le temps d’une visite à Varèse, au lac d’Elio, à Luino, ils connaissent l’heure des baignades au Lac Majeur et le visage des bienfaitrices de la bonne société italienne.

Ils avaient été berger, fils de notable ou de pêcheur. Les Cent deviendront artisans, artistes, ouvriers. Riches des meilleures traditions vénitiennes, avec le goût des langues et celui des livres pour pécule, ils quitteront l’île à dix-huit ans. L’un pour Milan, l’autre pour Paris ou Los Angeles. Ils ont reçu une mémoire en partage et forgé une identité. Partout, ils emporteront le sens de l’amitié dans laquelle ils ont grandi.

De l’Italie à la France

 

Crédits photographiques: © Myriam Gaume / D.R.   MyG

 

 

 

 

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